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27 sept. 2012

Merci l' Allemagne ! Jamais avant il n'y a eu autant de travail !

Allemagne invisible, paradis des contrats précaires et des bas-salaires

Au travail !
Il est à peine quatre heures du matin. Le ciel est encore très sombre et Yasmine se trouve déjà devant la porte de l’agence pour l’emploi du quartier berlinois Neukölln. Vêtu du bleu de travail, sac à dos, ses chaussures de sécurité aux pieds et le visage encore engourdi par le sommeil, il sonne à l’accueil et un employé de l’agence ouvre la porte : « nous ouvrons à quatre heures, et il n’est que moins cinq ». Encore cinq minutes à attendre dans le froid.

Yasmine veut trouver un travail, pour gagner quelques euros qui lui permettront de finir la semaine. L’agence nationale allemande pour l’emploi propose du travail pour quelques heures payées en espèces et de main à la main en fin de journée. « Il s’agit surtout de travaux dans le bâtiment, les magasins ou les marchés, à charger et décharger des caisses, pour des déménagements ou d‘autres travaux de ce type », nous précise Stephan Perleß, chargé de recevoir les offres et de sélectionner les candidats dans cette « agence publique de gestion de travaux d’un jour », c’est ainsi qu’elle est désignée.

Le profil des demandeurs est celui d’un allemand sans emploi, ou celui d’un actif qui a besoin de compléter son salaire ou bien de gens désespérés qui, selon Perleß, ne bénéficient d’aucune aide sociale. « Certains viennent chaque jour dans l’espoir de trouver quelque chose ». Les entreprises, de leur côté, « ne font des offres qu’en cas d’absence pour maladie ou pour le besoin ponctuel d’une augmentation de production ». Mais, quand on lui demande s’il y a des contrôles sur le nombre d’employés fixes et le nombre d’employés éventuels que chaque entreprise peut ou ne peut pas contracter, il nous certifie que de tels contrôles n’existent pas. À la différence des entreprises de travail temporaire, ici le service est gratuit pour les employeurs.

À quatre heures et demie il y a déjà sept personnes qui attendent. Certaines lisent, d’autres somnolent assises sur les chaises, et il n’y a encore pas d’offre. La procédure est la suivante : les entreprises appellent l’agence par téléphone ou écrivent un courrier électronique, elles peuvent même laisser un message au répondeur et l’agence leur fournit le travailleur. Aucun contrat n’est signé. « Mais ils sont assurés pendant leurs heures effectives de travail et l’entreprise paye leurs impôts », assure Perleß.

Lorsque Yasmine parvient à obtenir un travail, il perçoit entre 7 et 9 euros de l’heure. Quelquefois, il plante-là, assis sur la froideur de la chaise métallique, toute une matinée sans qu’il y ait du travail pour lui. Heureusement, Yasmine n’est pas totalement délaissé. L’État allemand offre une aide aux chômeurs de longue durée ou à ceux qui n’ont pas cotisé. Cette aide couvre le loyer et les dépenses de chauffage ainsi qu’un minimum vital d’environ 350 euros par personne. Les chômeurs qui reçoivent cette aide ont aussi le droit de travailler pour arrondir leur fin de mois avec des travaux d’un jour comme Yasmine, ou bien avec les fameux minijobs, qui sont des travaux à temps partiel avec des avantages fiscaux pour les entreprises.

« Minijobs », une spirale difficile de sortir
« Beaucoup  profitent de cette aide de l’État pour offrir du travail avec un salaire de misère », nous assure Evelin Räder, spécialiste du marché du travail dans le syndicat Ver.di, un des plus importants d’Allemagne. Selon les chiffres officiels dont elle a connaissance, presque 1,35 millions d’allemands qui ont un travail de plus de 30 heures par semaine sont obligés de recourir, en plus, à l’aide de l’État pour s’en sortir. Sans aller chercher plus loin, l’été dernier, la divulgation de la rémunération -trois euros de l’heure seulement-  des agents de sécurité du Parlement allemand, a fait éclater un scandale. À l’idée d’exporter le modèle, notre interlocutrice prend un ton grave : « Du côté de Ver.di, nous pouvons seulement déconseiller l’Espagne d’introduire ces types de contrats d’emplois. »

Presque sept millions d’allemand ont un « minijob », et 4,5 millions d’entre eux seulement disposent de ce travail [sans contrat, ndt] avec lequel ils ne peuvent gagner guère plus de 400 euros. « Ces travaux sont une spirale dont il est difficile de sortir ». Selon l’institut allemand pour le marché du travail et de l’emploi, 7% seulement de travailleurs en minijobs parviennent ensuite à trouver un travail stable.

- Mais, est-ce qu’un minijob ne serait pas mieux que venir ici à quatre heures du matin pour voir si tu trouves quelque chose ?

- « Oui bien sûr, ce serait mieux, mais je n’en ai trouvé aucun », répond tristement Yasmine.

Il n’y a aucune statistique officielle sur le nombre de travailleurs qui, comme Yasmine, sont voués à vendre leur force de travail quelques heures par jour, à un employeur chaque fois différent. « Ce type de contrats donne lieu à une baisse de syndicalisation », nous assure Adoración Guamán, professeure de droit du travail à l’Université de Valencia. De fait, le syndicat Ver.di n’a pas de chiffres non plus en la matière : « Nos adhérents font partie, pour le dire malheureusement d’une certaine manière, à des travailleurs privilégiés. Les travailleurs avec des minijobs ou avec du travail d’un jour n’adhèrent pas à un syndicat. »

Un monsieur âgé de 61 ans attend lui aussi à côté de Yasmine. Il nous dit être trop âgé pour trouver un travail à temps complet. « Lorsque je répond aux offres et que l’on me demande mon âge, ils me disent carrément si je ne rêve pas ». Heureusement, il assure avoir beaucoup d’amis. « De temps en temps ils me disent, tiens, cinq euros ».

Un autre qui attend, nous interroge : « Bon mais, quels sont les intérêts pour cette agence de l’emploi en Espagne ? », nous essayons alors d’expliquer qu’en Espagne l’agence nationale pour l’emploi ne dispose pas de branche où l’on peut aller chercher un travail d’un jour très tôt le matin.

- Et comment font les gens quand ils n’ont pas de travail ?

- He bien, ils se débrouillent, comme tout le monde -- répond une autre personne présente.

Au moment de les saluer, un monsieur d’une cinquantaine d’années, dresse sa tête et nous dit : « Écoutez, n’oubliez surtout pas de dire aux espagnols qu’en Allemagne les choses vont en empirant ! ».

Auteure : Carmela Negrete, de Berlin

Trad. Jilata
Article publié le 17 septembre 2012 par eldiario.es